21 juin 2008

Impressions de voyage (2ème partie)

Je suis parti de Taiwan avec le sentiment que je laissais une partie de moi dans ses montagnes. Le dernier soir, l'air était bon sur Muzha, la lune brillait de son croissant parfait, les théiers étaient paisibles dans l'obscurité apportant sa fraîcheur bienfaitrice. Le retour sur Taipei, ce vendredi soir là, fut surprenant tant le contraste avec les deux semaines passées en campagne était colossal. Les scooters et les taxi avaient beau couper notre voiture, les sens-unique nous narguer de leur complexité aberrante, l'impression profonde et vivante de la paix des sommets restait immuable en moi.

Tokyo. La mode est au Japon, tout le monde en parle. En tout cas, on m'en avait beaucoup parlé: -"Ah! tu t'en vas au Japon?" -"Oui, une semaine... et deux à Taiwan." -"Ah! chanceux! le Japon..." (Rien à foutre de Taiwan, hein!?!). Bon, je comprends, les gens ne connaissent pas la petite île qui a fournit à l'archipel nippon tout le bois de ses forêts pour la reconstruction de ses temples pendant l'occupation. L'autre chose dont on (par "on" je ne parle pas spécialement des gens du Camellia Sinensis) avait insisté de me faire part préalablement au voyage, c'est à propos des coutumes et des bonnes manières à appliquer là-bas. On m'a quasiment traumatisé d'avance à l'idée de faire des gaffes de salutations, de bévues impardonnables, de me faire grotesque... déjà que les Japonais auraient apparemment l'image du Gaijin barbare et inculte, sans raffinement, je ne voulais pas en rajouter sur notre pauvre cas! Bref, j'arrivais au Japon avec une certaine appréhension vis-à-vis les "moeurs contenus locaux", ce que, pour un épanoui spontané comme moi, pouvait sembler une prison sociale. "La recherche d'harmonie", m'a-t-on expliqué le pourquoi de tant de "japoniaiseries". Et oui, c'est vrai. C'est en ordre, ça coule, c'est paisible... c'est effectivement la première impression que j'ai eu de cette société.


 On monte dans le train, tout est calme et propre. Les agents de bord sont souriants... peut-être même un peu trop. On vous salue. Encore. Encore trop. Mais tout se veut harmonieux, c'est compréhensible. "Bon ben, je serai un Gaijin comme ces îles en ont vu passer des milliers avant moi, un de ceux qui font de leur mieux, qui ne veut tout de même pas louper son voyage à regarder le sol tant courbettes il y a, quitte à passer pour un maladroit niais qui ne tourne pas ses chaussures -une fois- en montant la marche de la maison ou qui, exaspéré par une julienne de carotte qu'il ne peut saisir de ses baguettes laquées glissantes, la prend rapidement avec ses doigts -et que tout le monde a vu, bien sûr-!" Et se fut un "tant pis!" des plus libérateurs...

Ce n'est déjà pas si facile de trouver une maison de thé à Taipei ou, en général, sur l'île de Taiwan. C'est encore pire au Japon. Les Starbucks sur tous les coins de rue, les machines distributrices de shincha ou oolongcha frais en bouteille PET, font oublier aux Japonais ce qu'est LE THÉ. Pour les jeunes, ils croient pratiquement que nous leur faisons une blague lorsqu'on leur mentionne que nous sommes venus du Canada pour chercher des Sencha et Gyokuro, que des étudiants canadiens consomment quotidiennement du thé à notre salon (et en plus, en théière kyu-su à la méthode du Sencha-do!!!).  Tout pour dire que je n'ai pas pu boire beaucoup de thé au Japon pendant mon périple...

Nara. Premier dîner en famille. Pierre, notre traducteur, un Québécois parlant un japonais quasi-parfait qui étudie la forge de sabre japonais avec un maître depuis trois ans et qui se marie, cet automne, avec une jolie fille du coin. Ils me préviennent alors que pour le lendemain, suite à la visite du producteur de Tsukigase, un rendez-vous galant a été arrangé pour moi avec la meilleure amie de la fiancée! 

La visite chez monsieur Iwata a été pour moi une première aventure dans la campagne japonaise. Les jardins impeccables, la passion de l'homme qui fait tout, de A à Z, tout seul. Amateur de thé noir, il ne cesse de faire des expériences, étudie des livres par lui-même sur leur sujet, en produit plusieurs kilos par année. C'était à vrai dire plus ou moins intéressant de ce côté là mais ses Sencha étaient vraiment délicieux. 

Après avoir visité les différents jardins et la fabrique, goûté plusieurs de ses thés verts et noirs, discuté de nos impressions (dans une ambiance de respect et d'écoute, soit dit en passant...), mangé des boules de riz gluant roulées dans des vermisseaux minuscules (!!!), le choix du sencha et de ses quantités conclues, nous repartions vers Nara et ma prétendante...

Suite de l'histoire sous peu...

10 juin 2008

Impressions de voyage (1ère partie)

De retour depuis maintenant plus de deux semaines, la poussière retombée et les souvenirs bien en place, je peux enfin prendre un instant pour vous partager quelques unes de mes impressions de voyage. C'est aussi que je n'ai pas chômé dernièrement: Avec les arrivages des thés de printemps et tout le boulot que cela entoure pour moi (descriptions web, tastings, photos, etc.), la préparation des activités-conférences du week-end prochain, mon déménagement qui approche (je vous en reparlerai...), les minutes me sont presque comptées. 

Premièrement, je suis tombé amoureux de Taiwan. Pas spécialement de la pollution parfois dense de ses grandes villes, non plus de son architecture généralisée en béton armé et encore moins de ses petits-déjeuners au chou mouillé, porc et marinades étranges. Je suis tombé sous le charme de cette île sublime par son arrière-pays et ses paysages splendides, ses habitants généreux, simples, honnêtes, sympathiques et travaillants, par le chaos "maîtrisé" qui  y règne (un bordel magnifique à la chinoise et un ordre soutenu à la japonaise, créant un hybride goûteux d'un équilibre parfait d'après moi), par le thé et le savoir-faire (et le respect) des gens qui le produise... 

J'ai goûté plus de bons thés que de mauvais malgré le fait que la plupart des thés produits (du moins dans la grande région productrice de Nantou) le sont fait industriellement. Les rencontres avec les producteurs furent toutes aussi intéressantes et sympathiques les unes que les autres. Mon coup de coeur va pour la région de Hualien pour ses paysages, la qualité de ses thés (à des prix plus bas) et l'esprit d'innovation de ses producteurs: outre plusieurs thés rouges et verts produits (souvent en bio) en plus des wulong de haute et basse altitude, j'y ai goûté des "expériences" ressemblant étrangement à du Darjeeling! Monsieur Pong, un nouveau contact pour nous dans cette région, m'a offert un paquet d'un wulong vieilli de plus de 50 ans que son père lui a légué... des notes franches de Pu Erh avec le sucré caramélisé du wulong... vraiment spécial! D'ailleurs, fait intéressant: Plusieurs nous ont recommandé de ne pas tenter de nous acharner à faire vieillir des Pu Erh avec le faible taux d'humidité relative de l'Amérique du Nord mais de plutôt diriger nos ambitions temporelles vers le vieillissement des wulong, qui nécessite un taux d'humidité bien plus faible (les Taiwannais se battent contre l'humidité dans leur cas... comme quoi rien n'est parfait pour personne!). Le soucis c'est que les Wulong vieillis disparaissent presque aussi vite que les vieilles galettes et que les producteurs ne perpétuent pas la tradition de faire du vieilli tant la demande pour le frais est grande.
 
Tung Ting, Ali Shan, Yu Shan, Shan Linhsi, Hsin Chu, Mucha... que de beaux moments le nez au vent entre les visites de jardin... le Soleil était de la partie pour toute la durée du voyage (mis à part les quelques jours où nous étions sur Taipei). Hugo et moi avions une belle complicité sur toute la ligne. Que cela soit pendant les tastings où, en silence, nous goûtions avant de faire nos choix (qui généralement était les mêmes!) ou sur la route, nous avons passé ensemble des moments inoubliables. 

Autres moments précieux: les rencontres avec Stéphane Erler (Tea Masters) et Aaron Fisher (The Leaf), deux vrais passionnés, furent fort intéressantes, l'atelier sur les Pu Erh à Taipei (où nous avons dégusté entre autre un 1934 vraiment hallucinant!) avec le prof, spécialiste de cuisson de wulong, qui a sa technique d'épuration (par le feu...) des Pu Erh shu, la visite à la maison de publication du magazine Art of Tea (où j'ai vu mon zhong de rêve... 150 ans, magnifiquement trop cher...) et celle à la compétition de thés de style Tung Ting à Luku où environ 4500 thés étaient jugés sous nos yeux... des instants qui restent presque palpables, pour ne nommer que ceux là.

Je souhaite à tous les passionnés du thé de se faire le cadeau de rencontrer les théiers pour de vrai. C'est définitivement touchant... Le premier que j'ai rencontré, à Pinglin, je l'ai embrassé et me suis prosterné devant lui avec une reconnaissance totale. Ce n'est plus un rêve. Je ne vois plus le thé de la même façon, je l'apprécie maintenant d'autant plus que je sais tout ce qui l'entoure. Formose, la belle, tu me reverras ça c'est certain...