28 août 2008

Strange, le monde est strange

Suite au strip-tea-se de Ségolène on me demandait si je pouvais prochainement mettre à nue une de mes galettes cloîtrées depuis quelques mois... Rien n'est plus attirant qu'une recluse ayant pris les voeux de chaste-thé pour faire fantasmer la galerie. Je n'aurais tout de même pas cru le faire de sitôt mais Raphaël de Black Teapot m'a donné le goût d'aller sniffer de par leur entreposage pour voir si une amélioration potentielle de la jeune condition les affligeant serait perceptible au simple flair. Eh bien ça sentait bien bon tout ce joli p'tit monde! 

Presque au hasard, j'attrapai une galette que j'avais goûté une seule fois à sa réception l'an dernier. Une galette étrange: ni Pu Er ni thé noir, elle est supposé se bonifier avec l'âge mais... ouais, bon. Son nom lui va bien: 2006 Feng Hua "Qi Cha" (strange tea)* Raw Pu-erh Tea of Yong De (Yunnan Sourcing, 36$US). Scott mentionne qu'elle est very special. En effet. Fleuri (ylang-ylang), légèrement fruité (raisin blanc, pamplemousse), boisé (santal, vetiver), belle épaisseur, persistance moyenne (florale). Ressemble beaucoup à un Yunnan Dian Hong Gong Fu mais avec une note Pu Er dans sa minéralité et sa texture plus sucrée, moins lourde, plus fleuri. C'est pas très complexe, c'est loin d'être fantasmagorique mais ça a du "Qi" (oh là là, je me met en terrain glissant là...) et c'est légèrement vallonné en relief. Après un litre ça deviendrait un peu écoeurant, mais en gong fu cha avec une pause ça et là, c'est quand même bon. Du moins pour le prix...

25 août 2008

Un premier amour

Image modifiée de la photo originale de play4smee, Creative Commons

Léandre aime le thé depuis le premier jour où elle lui a goûté. Ses veines ont frémi de bonheur, de petits frissons de lumière, des sourires fluides de couchers de soleil lui ont traversé tout le corps. Au fond d'elle, un papillon d'or est né. Elle s'est dit: Mais comment un tel élixir, une si simple brise liquide, peut-elle me transformer au point de faire saillir en moi cette sensation... lui et moi ne feront qu'un, dilatés, toute cette vie. Une véritable alchimie. Et Léandre de grandir, bourgeon après bourgeon, tasse après tasse, au gré de ce qui lui coule au coeur de son petit coeur palpitant tout l'or du monde. Certains jours le duvet bienfaiteur d'une tendre pousse, antenne tendue aux cieux, d'autres fois l'essence de grandes feuilles brunies par le temps, par des années de recroquevillement, d'altération, de maturité... car comme elle, le thé grandit, grandit en profondeur de l'âme, en sagesse de l'Être. Petite fée, blottie dans ses rêves de chair et d'amour, elle sait que tout arrive comme le sang coule par lui-même dans nos veines, un élixir, tout comme le thé. Le papillon en elle s'affole, il a vu la lumière. La lumière qui s'exalte au loin, un appel, un miracle. Tout miracle arrive du dedans de nous-même malgré qu'il semble arriver d'ailleur... Cela Léandre le sait déjà, elle en est un elle-même, un miracle. Et ce faisceau, cette aspiration, cet inévitable voyage, l'invite à l'abandon. Il est temps de naître, encore une fois. Léandre aime le thé depuis le premier jour, ses veines ont frémi de bonheur, son coeur s'en est fait ensorceler. Elle en boira toute sa vie, dilatée, comme le col de l'utérus de sa mère, leur permettant d'entrer dans la lumière du tout, elle et son papillon.

22 août 2008

18 août 2008

Ça s'arrose!


J'ai une nouvelle gong fu... Je l'adore. En quelle terre est-elle? Ni zhuni, ni zisha, ni duanni... Est-ce qu'elle est de potier? Non monsieur, elle est faite en série par des Taiwannais sous payés (sûrement)! Elle n'a donc pas d'âme. Et pourtant, elle prépare d'exquises liqueurs... Elle est en porcelaine, elle est neutre, elle est amnésique. Une amnésique polygame. Elle ne se souvient jamais des thés qui lui ont fait la chose, toutes familles confondues; en retour elle ne les aide en rien. Une alchimie clinique. Une vasque, une vague. L'union des seules choses qui se doivent d'être. Elle supporte, elle est aveugle. En fait elle ne veut rien voir. Moi je la trouve belle dans sa modeste apparence, les arômes s'en trouvent parfaitement libérés. On fait les fous tous les deux.

À l'aveugle j'ai fait des dégustations comparatives entre zhong, yixing cheap et Ségolène (on va dire que je vais l'appeler de même juste pour le trip... et avec un nom pareil, Parfaite Lumière ne sera pas jalouse!) pour conclure que les meilleures infusions provenaient de cette dernière petite coquine blanc crème de 10 cl. Elle a l'avantage sur le zhong de pouvoir se faire arroser. Et à 35$, on a pas peur d'éternuer pendant l'infusion. 

12 août 2008


Par la vitrine, un chien et sa maîtresse, sur le trottoir. Le temps est lourd comme une poêle de fonte. Ma peau me fait sentir à l'étroit. J'enlèverais bien tout ça mais je ne peux pas, la fermeture éclair de ma chair est bloquée sous l'oeil du public. Forcé à être là, je m'abandonne à ce poids.

Le couvercle du zhong retient les feuilles. Je ne changerais pas de place avec elles, quoiqu'elles se baignent, l'eau a l'air trop bonne. La liqueur est souple, c'est un de ces vieux sages de 50 ans. Un qui en a vu des jarres, des mains d'enfants de producteur. Je pense aux cueilleuses qui ont prélevé ces bijoux. Elles sont sûrement mortes maintenant, emportées par une vague, celle du temps, comme celle qui me fera avaler cette infusion, qui absorbera les feuilles dans son néant, qui nous engloutira nous-même comme si n'avions jamais été. Une infusion de nous-même pour la terre. Je pense à cette eau que je verse. Elle a déjà été bue, pissée, rebue, repissée. Elle a connu les nuages, les montagnes, les fleuves, les aqueducs municipaux. Elle a connu de près certaines joues tristes, des joies sans nombre, des naissances et des départs, des soleils couchants et des marées de lune. Maintenant ma tasse. Elle est porteuse. Porteuse d'arômes, de l'âme d'une terre et de ses habitants de naguère. Je l'honore dans tout son précieux.

Le chien de la dame s'abreuve d'une flaque où flottent quelques feuilles d'un arbre à l'ombre généreuse. Son dos est secoué de frissons. Je sais qu'il est aussi heureux que moi.

06 août 2008


<< Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour. Qu'ils soient bénis. C'est grâce à eux que la terre est ronde et que l'aube chaque fois se lève, se lève, se lève. [...] Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous même -aussi naturellement que peut le faire la vue d'un cerisier en fleur ou un chaton jouant  à attraper sa queue. Ces gens, leur vrai travail, c'est leur présence. L'autre travail, ils le font pour les apparences, parce qu'il faut bien faire quelque chose et que personne ne va vous payer simplement pour votre présence, pour les quelques bêtises que vous dites en passant, ou pour la chanson que vous fredonnez. [...] Quoi qu'ils fassent, cela vous met du rouge au coeur, du clair au lèvres. >>

Christian Bobin, tiré de "Tout le monde est occupé"