15 septembre 2008

Un moment sous la pluie




Un de mes petits plaisirs préférés, la douceur des tartines de confiture de fraises bénies d'un Darjeeling, me rappelle que je suis bien vivant et que la mort ne pas ma saisie lorsque nous nous sommes croisés la nuit dernière. Elle avait pris la forme d'une voiture et de son chauffeur -si on peut se permettre de l'appeler ainsi. Ce dernier ressemblait au cliché que je me fais des vieux noirs se berçant paresseusement sur le porche d'une maison délabrée d'Alabama, les petites  lunettes au bout d'un nez ridé. Le sol était luisant de pluie, noir comme l'encre humide. Nous nous sommes touchés. J'ai senti - malgré l'intense dégustation de Scotchs et Pu Er dont mon esprit se remettait à peine, - la force de cet instant, une fenêtre rien que pour moi, une exclusivité bouleversante: j'avais beau être avec mes amis, je serais mort seul. Coquette dans le luisant de la bruine, la mort m'a dit, regarde, je suis là, toujours aussi belle d'imprévisibilité, de nuances, t'en serais-tu douté?, j'aurais pu te prendre, voler ta présence, ici ta forme ne tient qu'au fil du rêve, aussi fragile qu'une brise tiède dans la moiteur des ruelles endormies. Un rêve bien réel, le pare-choc de la voiture posé contre ma jambe. Même si sur le coup je crie des injures au pauvre homme hébété, peu importe lesquelles sortent de mon ventre, je vois bien que ce n'est pas à lui qu'elles s'adressent, elles sont pour la mort, cachée sur la banquette arrière... c'est le moins qu'on puisse faire, on peut se permettre de crier au fauve que l'on sait en cage, la faux s'était déjà arrêtée. Une seule évidence, s'éteindre embaumé par les effluves des élixirs bus quelques instants plus tôt m'aurait fait paraître ce dommage plus léger, l'âme déjà propulsée au cieux n'en aurait à peine vu la différence.

Aujourd'hui je regarde les gens qui marchent sur la rue, j'en reconnais quelques uns qui habitent le quartier. Que je sois mort ou non, tout continue. Tout le rien ne change. L'harmonie du monde, au sein du chaos paisible de chaque moment qui passe.

Photo modifiée de l'originale par benoit_d, Creative Commons
Musique: Philip Glass par Kronos Quartet, String Quartet #3, "Mishima"

5 commentaires:

lionel a dit…

Je suis aussi souvent frappé par l'opiniâtreté du monde à continuer, malgré tout, à avancer, rouleau compresseur...

Bien content que cette voiture n'ait fait que t'effleurer, sans quoi nous n'aurions jamais lu ce joli billet...

Quelle association malt/pu er avais-tu dans ce qui a failli être ton dernier "bol alimentaire" ?

Sacha a dit…

Mmmmm...
Un ami habitant présentement au Yunnan avait apporté pour son séjour à Montréal quelques tuochas de Xiaguan, des briques de shu de style tibétain et autres p'tits trucs sympas. Comme Scotch on avait du Glenmorangie 10 ans (ouais, bof!), Glendronach 12 ans (top!) et du Ardberg 10 ans, en plus du sake et du vin jaune du Jura! Une soirée mémorable...

ginkgo a dit…

ouf et bien moi aussi je suis bien contente que tu puisses être tranquille chez toi et ni à la morgue ni scotché dans 1 lit d'hôpital !

Philippe a dit…

Toujours sympa d'entendre du Philip Glass... J'adore ses accords arpégés répétitifs qui finissent par devenir complètement envoûtants voire hypnotisants ! Je trouve que cet extrait s'accorde parfaitement avec ta photo, c'est vraiment bien vu.

Vanessa a dit…

Une rencontre des plus intenses. J'aime énormément cet instant sur cette route noire d'encre. Des injures au passager de la voiture biensûr...
je l'ai déjà rencontrée mais elle ne m'a jamais parue aussi pleine de sens, aussi chaînon du cycle de vie. Elle était belle ce soir-là et je suis ravie qu'elle t'ai laissé un délai...
beaucoup d'ivresses liquides et spirituelles t'attendent.